Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

17,00
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8 novembre 2022

C'est le premier roman de Juan Gómez Bárcena traduit en français qui, à partir d'un fait réel, bâtit une fiction réjouissante et fine. De la réalité historique avec la vie liménienne d'il y a un siècle, la révolte des dockers, les jeunes oisifs qui se baladent avec des costumes à 80 sols, qui ne rêvent que de littérature et, au moins l'un d'entre eux qui comprend la vie des plus pauvres qui ne touchent que 2 sols par jour alors qu'une demi-miche de pain coûte un demi sol... De l'amitié, de la bohème -avec quand même les parents qui régalent-, de l'amour, des bordels, des soûleries et de la littérature. C'est aussi et surtout, un roman dans le roman, dans lequel les personnages se posent des questions sur leurs rôles : "Il s'imagine prisonnier de ses pages, contraint de faire tout ce que le narrateur lui demande de faire. Son pire cauchemar : jouer les homos dans le roman de José, découvrir qu'il l'est simplement parce que le narrateur exige qu'il le soit." (p.270) Juan Gómez Bárcena intervient assez souvent en tant qu'auteur pour parler de création littéraire, pour faire un saut dans le temps et prévoir ce que pourraient devenir ses personnages, pour faire un pas de côté dans son roman, nous sortir de son histoire, nous montrer qu'elle n'est que fiction mais que la fiction pourrait être réalité, pour donner son avis "C'était un bon médecin, capable d'éclisser une jambe cassée, de combattre la malaria et de neutraliser le venin d'une piqûre de serpent, mais il n'avait aucune notion de psychologie. Par ailleurs, à quoi aurait bien pu lui servir ce genre de connaissances à la fin du XIXe siècle alors que l'esprit humain était encore considéré, tout au plus, comme un appendice de la biologie ? S'il ne voyait donc pas de troubles de l'anxiété dans ces crises de larmes, c'était simplement parce qu'ils n'avaient pas encore été inventés..." (p.43). Enfin, bref, un exercice brillant où, à tout moment, on bascule de la fiction aux remarques de l'auteur et vice-versa, que j'ai beaucoup aimé. L'auteur part d'une anecdote réelle, invente une vaste supercherie littéraire dans laquelle on se régale. Il joue sur tous les registres, c'est enlevé, drôle, ironique, sarcastique, mais aussi très sérieux et historique, littéraire... Et au fil des pages, on apprend comment, selon certains, doit se construire un roman, quels types de personnages, les rôles primaires et secondaires... à quel moment un rebondissement doit survenir... C'est là que je parlais de roman dans le roman, une mise en abyme.

Bref, une très belle découverte et donc belle idée des éditions Baromètre que de publier ce texte jouissif et épatant, fin, élégant et malin.

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Robinson

14,95
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8 novembre 2022

Dans un pays d'Europe, de nos jours, la guerre. La présidente mène un régime très autoritaire. Les Patriotes, qui combattent le régime perpétuent des attentats, mènent des attaques contre l'armée légitime dans les rangs de laquelle certains sont très acharnés, tel la capitaine Roman Brevim qui arrive à Pernissi, petite ville tranquille pas très loin de la capitale. Juliana est conseillère municipale et médecin, vit aussi paisiblement qu'une guerre civile le permette avec son mari et leurs deux enfants. L'arrivée des légitimistes va mettre en péril la quiétude de la ville et Juliana tente de maintenir un équilibre fragile.

L'album intégral regroupe deux albums scénarisés par Sylvain Runberg et dessinés par Joan Urgell. C'est une histoire malheureusement très crédible : la guerre dans l'ex-Yougoslavie dans les années 90, la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine. Classique dans le genre et efficace. On voit bien ce qu'engendre une situation de violence : les peurs des uns et le courage des autres, le repli sur soi pour sauver sa peau ou l'entraide pour sauver un maximum de personnes, les haines et les jalousies ressurgissent, la soif de violence, surtout lorsqu'on a le pouvoir, peut s'exprimer quasi sans limite...

Diptyque fort bien fait, qui s'appuie sur des personnages forts, notamment Juliana, assez spectaculaire dans les scènes d'attentats et de guérillas, plus intimiste dans d'autres moments. Il sait jouer sur plusieurs registres pour faire monter la tension jusqu'au bout.

Soufiane Chakkouche

Jigal

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8 novembre 2022

A peine rentré de Paris d'une mission périlleuse, l'inspecteur Dalil est convoqué au ministère et envoyé à Beyrouth enquêter, officiellement, sur le meurtre d'une chanteuse marocaine. Officieusement il doit localiser des missiles iraniens aux mains du Hezbollah qui pourrait bien les lancer vers le Maroc.

Arrivé à Beyrouth, il rencontre son contact, la charmante Nabila l’Égyptienne, connue sous le nom de la Chatte. Comme à son habitude, Dalil n'en fait qu'à sa tête et selon ses méthodes, poussé par la petite voix que lui seul entend et à laquelle, à la surprise de beaucoup, il répond.

L'inspecteur Dalil, à la retraite, est souvent sollicité pour son expérience pour des missions périlleuses qui demandent dextérité et efficacité. La soixantaine débutante, les quelques soucis de santé ou d'endurance qui vont avec, une inélégance vestimentaire presque recherchée, un franc-parler et une solidité à toute épreuve font de lui un adversaire redoutable. Incorruptible, inatteignable, incorrigible, ingérable, c'est le type même de celui qu'aucun malfrat ne veut avoir contre lui et parfois aucun flic avec lui tant il est solitaire et imprévisible.

Créé et soutenu par les mots admirables, les tournures de phrases, le style flamboyant à la fois fleuri et châtié de Soufiane Chakkouche qui ne recule devant rien pour faire de son héros un personnage inoubliable. L'ironie ou l'auto-dérision en permanence : "Mais pas le temps de sortir les violons, Dalil devait à nouveau sauver son pays et ses dirigeants, on l'aurait presque oublié." (p.124) Une description de la Chatte à faire de chaque lecteur un loup texaveryen à la langue pendante : "Un quart de siècle fourré dans une robe fourreau foncée et nouée à la taille de façon à souligner un corps impoli, une poitrine arrogante, une chute de reins vertigineuse et un derrière probablement galbé." (p.33)

Puis, il y a tout le reste, Beyrouth, les terroristes, un jeune garçon qui sert de guide à Dalil, un flic trop propre sur lui, des missiles à localiser... Et Dalil qui semble partir dans tous les sens, emmagasinant tant et tant d'indices, d'informations qu'elles lui serviront pour tout dénouer à la fin... s'il survit, car péril et danger -n'ayons point crainte des répétitions- il y a.

Dalil est un héros de roman noir atypique à la fois discret et grande gueule, sérieux et loufoque, grivois, qui préfère les gens qu'il côtoie tous les jours aux grands du monde : "Dans tous les pays du monde, en guerre ou en paix, peu importe, vivent des familles au-dessus de la loi, de toutes les lois. Officieusement, on appelle cette dérogation : le pouvoir et/ou l'argent. Officiellement : l'immunité." (p.109)

Soufiane Chakkouche en est à son troisième roman avec Dalil (L'inspecteur Dalil à Paris) et cette série est originale et addictive: j'attends la suite avec impatience.

Roman

Les Éditions Noir sur Blanc

14,00
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8 novembre 2022

Victor, à peine majeur, court dans les rues de Paris. Il a passé son enfance en Normandie et est venu avec son père depuis peu à Pantin. On sent, on sait que quelque chose s'est passé, on le comprendra, on le devinera au fil des pages, d'abord par petites touches, puis plus clairement, lorsque toutes ces petites touches se rejoindront.

Les coureurs -dont je fus brièvement et toute performance très éloignée de mes objectifs- courent souvent pour évacuer le trop-plein. De stress, d'angoisse, de travail, les deux premiers souvent causés par le troisième. Courir pour oublier. Pour avoir quelques minutes de tranquillité. Pour mettre le cerveau au repos. Et si pour Victor, c'était le contraire. Courir pour sentir, pour se souvenir, pour faire le point sur son histoire et puis, pouvoir passer à autre chose. Et il court, Victor. Il rencontre Rachid, et Justine, et Azzedine et Kadidja qui l'aident, le maintiennent.

Ce court texte de Matthieu Zaccagna, son premier roman, est haché, tendu, à vif. Il suit la course de Victor, ses prises de risque. Il raconte le pire, l'indicible et le narre pourtant. C'est puissant, rapide. Un rythme et un style qu'on peut ne pas aimer. Personnellement, j'aime beaucoup lorsqu'ils collent parfaitement à l'histoire. Saccadé, comme les pas de course, les sauts. J'avais noté quelques extraits à citer, mais ils disent trop de ce qui se passe dans le roman et je n'ai pas envie de le déflorer, je ne cite donc pas, je laisse le plaisir de la découverte.

Une famille formidable (la mienne !)

Dargaud

15,00
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8 novembre 2022

Florence Cestac naît après-guerre dans une famille de la bourgeoisie normande. Papa, Jacques, belle situation et maman, Camille, fille de fermier, reste à la maison, s'occupe des trois enfants et du mari qui pouvait s'exclamer "Si je me suis marié, c'est pour me faire servir !" (p.5)

Les trois enfants ne manquent de rien, comme on dit couramment, sauf de reconnaissance et d'amour de leur père trop occupé à briller en société et à diriger la maison parce que "C'est moi le chef de famille et je m'occupe de tout ! Je rapporte l'argent donc c'est moi qui commande ! Normal !" (p.5) Et les remarques, plus vicieuses que des coups sur l'absence de talent, le physique... Heureusement, les moments avec la mère sont différents : de la complicité, de l'amour, du partage et Camille laisse de la liberté aux enfants, notamment pendant les vacances au Cap-Ferret, lorsque le père est remonté à Rouen travailler.

Avec beaucoup de tendresse, d'émotion et bien sûr d'humour autant dans les textes que dans les dessins, Florence Cestac narre son enfance, dessine sa famille avec son trait caractéristique et reconnaissable, les fameux gros nez. En 52 pages, elle en dit davantage que certains en un gros bouquin. Son humour, son décalage, son pas de côté permettent de ne pas trop charger tout en racontant fidèlement son éducation et, plus largement l'époque et la génération de ses parents.