DIX CONTES DE FANTOMES
EAN13
9782013228411
ISBN
978-2-01-322841-1
Éditeur
Le Livre de poche jeunesse
Date de publication
Collection
LIVRE DE POCHE (1443)
Nombre de pages
148
Dimensions
18 x 13 x 0 cm
Poids
114 g
Langue
français
Code dewey
804
Fiches UNIMARC
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Offres

© Librairie Générale Française, 2010.
Illustration de couverture : Yann Tisseron, alias Corbeau

ISBN : 978-2-013-23124-4

Pour Chloé et Julie.
1
L'HOMME QUI NE VOULAIT PAS MOURIR

Il s'appelait Pierre et travaillait dans une ferme. Mais traire les vaches, sortir le fumier, trimer dans les champs par pluie, soleil et vent, ne lui convenait guère.

— Je mérite mieux ! s'indignait-il en se gonflant. J'ai du talent !

Un jour, son patron, exaspéré de l'entendre se vanter, lui lança :

— Tu devrais t'engager dans l'armée ! Tu verrais du pays, tu apprendrais à te battre. C'est utile dans la vie.

Au fond de lui, il pensait :

« Ils sauront bien te mettre au pas, là-bas, mon gaillard. Et te rabattre le caquet. C'est leur spécialité. »

Le fermier se trompait, car son valet, aussitôt après l'avoir quitté, se fit soldat et trouva sa voie. Porter les armes pour défendre la patrie en danger l'enchantait. Il n'avait pas froid aux yeux, il savait obéir, et, très vite, il eut envie d'apprendre à commander. Pour cela, rien de plus facile à l'armée. Il suffit de monter en grade en accomplissant des exploits. Comme chaque bataille lui offrait des occasions de montrer son courage, il ne resta pas longtemps un obscur fantassin. Il fut rapidement promu caporal, puis sergent, adjudant-chef, capitaine, colonel... Il gravissait les échelons avec une aisance surprenante, et, plus il montait, attiré par le sommet, plus il voulait monter. Il galvanisait ses hommes, surpassait ses adversaires, volait de victoire en victoire. Rien ne lui résistait et, pour ne rien gâter, la chance était de son côté.

Le roi ne tarda pas à lui confier le commandement de son armée et, lorsque l'ennemi fut écrasé, il lui proposa le poste de Premier ministre, pour mieux l'aider à gouverner.

Son ascension fulgurante ne fit pas que des heureux. Sa réussite fut même un poison. Pour lui-même comme pour ceux qui le subissaient.

En effet, il était devenu arrogant, méprisant, tel un cavalier qui n'a jamais été désarçonné et ses subordonnés le haïrent, cherchant par tous les moyens à l'abaisser.

— Il vient du ruisseau ! rappelait l'un. Il l'a oublié.

— Du ruisseau ? Allons donc, de la fosse à purin, insistait un autre. Il en exhale le parfum et ses bottes en sont encore crottées !

Pierre entendit ces insultes et fit arrêter leurs auteurs. Mais l'un d'eux, que les gardes emmenaient, lui jeta :

— Prends garde ! Les plus belles fleurs finissent par se faner. Profite ! La mort saura bien te trouver !

La mort ? Pierre n'y avait jamais songé. Il l'avait distribuée, à grands coups d'épée et de mousquet au cours de ses combats, mais cela concernait les autres. Pas lui. Pourquoi ce jour-ci, la rencontra-t-il dans le regard de son prisonnier, au point d'en être ébranlé ? Il sentait sa nuque déjà raidie par le froid. Il se débattit.

— Non ! murmura-t-il entre ses dents. Elle ne posera pas sa main sur moi !

Et sans attendre, il prit congé du roi.

— Je m'en vais, Sire. Voici ma démission. Débrouillez-vous sans moi.

— Hé, mais attendez ! protesta le monarque. Où allez-vous comme ça ?

— À la recherche du pays où l'on ne meurt pas !

Il avait déjà claqué la porte et s'éloignait.

Il marcha pendant des mois, mais à force de persévérance, il finit par atteindre le pays qu'il convoitait. Les habitants y étaient très âgés, preuve qu'il se trouvait au bon endroit. Pourtant, il voulut s'en assurer et demanda confirmation au premier vieillard qu'il rencontra.

— La mort ? répondit celui-ci. Ne m'en parlez pas ! Jamais vue par ici, depuis que le monde est monde. Nous sommes des oubliés. Je me demande bien quel mal nous avons fait pour mériter un tel supplice !

Pierre, surpris que l'on puisse parler de la mort comme d'une récompense, ne sut que répondre et regarda ce vieux s'éloigner, traînant les pieds.

« Je saurai bien me maintenir en forme, moi ! » se jura-t-il.

Il s'installa donc dans sa nouvelle patrie, fermement décidé à organiser son éternité et prenant soin de faire chaque jour des exercices.

Trois siècles passèrent ainsi. Trois étoiles filantes.

Un matin, l'obscurité étrangla le soleil. Ce n'était pas la nuit, mais un oiseau dont les ailes avaient commencé d'emprisonner le ciel. Un oiseau affamé, friand de tout ce qui lui tombait sous le bec : la terre, les forêts, les rochers, les montagnes... Un dévorateur impitoyable !

À peine arrivé au sol, il attaqua son repas. Des voix s'élevèrent :

— C'est la fin du monde ! Il va engloutir le pays. Nous allons tous disparaître !

La mort était donc un oiseau.

Les hommes, malgré leur joie d'en finir avec cette vie interminable, étaient effrayés. En effet, aucun d'eux n'étant jamais décédé, ils ignoraient comment la mort survenait et c'était surtout le moment de larguer les amarres qu'ils redoutaient. Le grand départ...

Certains, plus maîtres d'eux-mêmes, s'efforçaient d'apaiser les autres :

— Rassurez-vous ! Nous sommes si vieux. Nous allons enfin connaître la paix.

Cette paix n'était pas du goût de Pierre.

— Je ne vais pas attendre de tomber tout cru entre les mandibules de cet emplumé ! gronda-t-il. Sauve qui peut !

Il reprit donc sa quête, interrompue par trois cents ans de farniente.

La chance continuait de le favoriser. Il existait en effet un second pays où l'on ne mourait pas, et, non content d'avoir déniché le premier, il dénicha aussi celui-là.
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